Recherches

Femmes et savoirs

Trois années durant (de 2014-2015 à 2016-2017), j’ai eu le plaisir de co-organiser l’atelier Femmes et savoirs, qui a réuni chercheuses et chercheurs de tous bords autour de la question des femmes scientifiques et de leur invisibilisation, mais aussi des rapports de genre dans l’histoire des savoirs au sens large.
2016-2017 : Pratiques et pouvoirs
2015-2016 : Espaces, frontières, marges.
2014-2015 : Productions, circulations, représentations.

 

Thèse en cours

SONGEURS ET CLES DES SONGES : L’INTERPRETATION DU REVE DANS LA FRANCE DES XVIIe ET XVIIIe SIECLES

En tant qu’élément fondamental de la physiologie comme de la pensée humaine, la manière dont le rêve était appréhendé en un lieu et une époque donnés forme pour l’historien un objet de recherche privilégié. Or, rares sont les modernistes à s’y être penchés jusqu’ici.  La question est cependant cruciale. Comment, en pénétrant dans une histoire qui est pourtant la nôtre, appréhender un mode de pensée radicalement différent, a fortiori concernant un objet qui nous est si proche ? Car chacun rêve. Et si dans notre société la théorie psychanalytique est aujourd’hui communément admise et conditionne l’approche de ce thème, il n’en va pas de même pour d’autres civilisations ou d’autres époques. C’est l’objet de ma thèse, dirigée par Jacqueline Carroy  : à travers le cas des clés des songes, se dessine en filigrane un ensemble de savoirs, de représentations et de croyances, qui contribue à éclairer le rapport au rêve de la France des XVIIème et XVIIIème siècles.

Les clés des songes constituent un genre littéraire à part entière, dont la pérennité autant que le succès ne se sont pas démentis de l’Antiquité jusqu’à nos jours, mais qui n’a encore que peu été étudié par les historiens. Ces dictionnaires d’interprétations des rêves fournissent au lecteur outils et méthode pour décrypter le sens et surtout la nature de ses rêves, puisqu’il apparaît essentiel, dès les premières clés des songes, de distinguer les songes faux des songes prophétiques, d’origine divine. Car la possibilité que cette vie onirique aux incompréhensibles images puisse être signifiante et annonciatrice des choses futures offre à l’homme, quelle que soit sa condition, une chance d’établir un lien direct avec le divin ou ce qui s’y apparente.

D’édition en édition, les clés des songes tirent leur légitimité des grands auteurs passés et se copient sans cesse entre elles, tout en arguant d’une certaine innovation. Un des enjeux de cette thèse est précisément de montrer en quoi constitue exactement cette innovation, au-delà même parfois de l’intention initiale de l’auteur, à travers notamment une étude de l’apparition des nouveaux mots à interpréter. compte, tout autant que l’iconographie qui accompagne les clés des songes.

Il s’agit par ailleurs d’étudier les modalités de la croyance en l’existence du songe prophétique, tant chez leurs auteurs que chez le lectorat. Or, les XVIIe et XVIIIe siècles voient s’opérer un glissement dans le rapport général au rêve d’une pensée magique à une explication plus physiologique.

Dans ce cadre, les clés des songes évoluent aussi, mais sans nier pour autant toute origine divine des visions nocturnes. La pratique en elle-même de l’oniromancie ne va d’ailleurs pas de soi, puisqu’elle est prohibée par l’Église, tout en étant très présente dans l’Ancien Testament, les prophètes se faisant parfois eux-mêmes, comme Joseph, interprètes des songes d’autrui.

Les auteurs, les lecteurs croyaient-ils réellement dans les prédictions faites par les clés des songes ? Cette question appelle à définir une évolution de ces croyances, tout en la nuançant. Comme pour les horoscopes aujourd’hui, il semblerait qu’une approche ludique se substitue à la foi globalement admise en l’existence de songes prophétique, ce qui n’exclut pas  une croyance individuelle plus ou moins assumée. Le prétexte de l’approche ludique semble pouvoir expliquer cette dualité dans les clés des songes présentées alors comme un « divertissement ».

Cette thèse entend s’appuyer sur un corpus composé principalement de clés des songes françaises publiées  ou rééditées entre 1610 et 1789. Des incursions dans la production culturelle et scientifique semblent  en outre évidemment nécessaires pour appréhender les différentes théories du rêve qui jalonnent la période.

On l’a vu, une approche épistémologique semble indispensable, de manière à retracer l’historicité de ces clés des songes, leurs évolutions comme leurs permanences. Le rapport ambigu au surnaturel, notamment, ne cesse de se redéfinir au fur et à mesure que s’amenuise la croyance générale en des songes prémonitoires d’origine divine. L’influence de l’évolution de la perception scientifique du rêve ainsi que des théories de l’âme mérite donc d’être questionné, tout en étant mise en parallèle avec l’évolution des modalités de croyances et du rapport à soi, à travers notamment le rôle de l’imagination.

En effet, à travers ces clés des songes se dessine la notion centrale de responsabilité du songeur. L’homme peut-il influer sur ses songes, ou même les provoquer ? Et plus grave encore, est-il responsable de leur contenu ? L’oniromancie est-elle permise dans certains cas par l’Église, ou bien rigoureusement défendue ? On s’en doute, cette notion de responsabilité, qui recèle de multiples facettes, varie selon que l’origine de l’activité onirique est perçue comme humaine ou divine. Face à une origine endogène du rêve, tous les hommes sont égaux, la destinée ne présidant plus à l’élection de quelques élus, destinataires privilégiés de messages divins. L’homme est alors confronté aux bizarreries de sa fantaisie et aux mécanismes de son corps, le renvoyant irrémédiablement à sa condition humaine. Les songes incompréhensibles voire inacceptables ne sont plus associés à une confortable grille d’interprétation mais doivent être envisagés en tant que tels, perçus alors comme un dérèglement de l’imagination, « folle du logis » objet d’une grande méfiance durant le XVIIIe siècle.

Une approche du contexte de production des clés des songes paraît enfin nécessaire  pour comprendre qui étaient ces auteurs, quelles étaient leurs motivations et dans quels cercles socio-culturels ils évoluaient. Par l’analyse du texte en lui-même mais aussi par celle des ventes et des rééditions, une étude du public visé soit être réalisée, à mettre en relation avec le lectorat effectif, qui diverge parfois de manière considérable, notamment par le biais de la Bibliothèque Bleue qui met à la disposition d’un public populaire une littérature originellement destinée à l’élite.

A l’articulation de l’histoire des sciences et des croyances, ce sujet trop longtemps mésestimé appelle, par le biais de cette thèse mais aussi au-delà, à une vaste étude mettant en lumière les permanences et les évolutions des clés des songes en Europe, de l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui.

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